Les marais salés

Les marais du Payré étalent leurs 850 hectares sur trois communes : Talmont-Saint-Hilaire, Jard-sur-Mer et Saint-Vincent-sur- Jard ; encore faudrait-il , pour être complet, y rajouter quelques dizaines d’hectares de marais doux et une centaine de prés salés, pour partie émaillés de claires basses, abandonnées pour l’essentiel.
Ces marais s’organisent autour de trois rivières par lesquelles l’eau salée remonte sur environ 6 kilomètres (à vol d’oiseau). Sur sa partie basse, où les deux affluents principaux se joignent en un exutoire commun, l’ostréiculture dont les premières concessions remontent à 1915, occupe 28 hectares sur DPM, conquis sur l’estuaire et les prés salés adjacents.

 

Les premières utilisations du marais sont connues depuis le Moyen Âge (XII/XIIIème siècle) sous forme de salines mais aussi de réservoirs à poissons. L’exploitation s’est alors poursuivie, immuablement, jusqu’à la première moitié du XXème siècle ; à partir des années 60, les salines ont décliné comme partout ailleurs et les marais à poissons ont pris le relais ; ces derniers n’ont cessé de croître jusqu’à nos jours.
Le marais, après avoir failli être emporté par la vague de « l’aquaculture nouvelle » des années 75/85 et ses restructurations hydrauliques profondes, connaît aujourd’hui une autre forme de péril qui consiste en un remaniement profond et excessif de l’instinct de propriété.
Avant cette utopie aquacole, les seules véritables clôtures avaient essentiellement le but d’empêcher les vaches de s’échapper des terres du marais par quelques passages appropriés ; ailleurs, la digue et l’eau suffisaient à y maintenir les bêtes. Quant au gens, nul ne voulait chercher querelle à celui qui s’y aventurait pour y cueillir des champignons ou ramasser quelques escargots. Les années 70 et les suivantes ont mis sur les routes de plus en plus d’estivants et plus de touristes s’égaraient sur le marais ; mais sans grande conséquence, sauf peut-être pour la sérénité de l’avifaune. La génération des propriétaires d’alors s’est éteinte progressivement et avec elle, l’image caractéristique du marais « ouvert ».

La nouvelle génération de propriétaires s’est alors imposée avec pour volonté première le légitime respect de la propriété. Les clôtures et les grilles d’entrée ont alors fleuri. Les plus éloignés ont cherché recours aux autochtones avertis (toujours de plus en plus rares) pour en assurer la surveillance, tant de l’eau que de quelconques intrusions ; d’autres, souvent retraités venus de la ville, ont modifié l’aspect… la « cabane de marais » où l’on rangeait autrefois les outils, s’est faite plus accueillante, enguirlandée de fleurs et on a vu, ça et là, leur devant s’agrémenter d’un jardinet. Le portail s’est lui aussi sophistiqué. Bien qu’une majeure partie du marais n’en est pas encore là, la vogue est lancée et bien malin qui pourra dire quand elle s’arrêtera et surtout jusqu’où elle ira.
Indépendamment de cette mutation inquiétante, la diminution de la ressource en anguilles, les prélèvements excessifs des cormorans, les vols ont aussi entamé la bonne volonté des exploitants qui pour bon nombre encore croient en leur marais et y injectent bien des euros que ce dernier ne pourra leur rendre, tant l’entretien est coûteux et la production très traditionnelle, faible et aléatoire.

Interview de Monsieur Jacques Petitgas

« Entre réalisme économique et devoir de préservation »

Jacques Petitgas est un de ces exploitants de marais du bassin de Talmont convaincu du bien fondé de son action. Il exploite 12 hectares d’eau en deux marais ; l’un en propriété et l’autre en location.
Le premier marais repris a connu sa première exploitation, apparemment au Moyen Age, en tant que marais à poissons ; mais surtout, il alimentait en eau plusieurs salines. Par la suite, dans les années 1980, il avait fait l’objet de modifications profondes pour faire de l’aquaculture ! Truites, palourdes, turbots… échec sur toute la ligne !
Le second a été acheté en 2004 ; le propriétaire d’avant, venu prendre retraite localement, pensait que la richesse écologique passait par un entourage en barbelés, un refus de tout pacage ou entretien des parties en herbes : une vaste friche de ronces et de prunelliers qu’il a fallu raser pour redonner vie au marais !
Jacques Petitgas, contrairement à bien des exploitants de marais, est dans la tranche de vie active (45 ans). Son activité : exploitant de viviers à crustacés (poissons et coquillages) à Talmont-Saint-Hilaire : commerce de 1/2 gros (40%) et détail (60%) – 8 emplois à l’année. Le marais, il est vrai, représente une activité complémentaire ; particulièrement par l’exploitation du stock naturel d’anguilles. Mais la vocation même du marais selon lui, c’est l’exploitation extensive ! Même si les matériels de capture ont évolué… et avec, les époques de pêche.
Production 2004 sur 10 ha d’eau : 1,2 tonnes d’anguilles + bars, daurades, mulets, plies, soles et crevettes roses = montant de la location + charges d’entretien + coût des achats de matériel et équipement affectés à l’exploitation du marais. La rentabilité ? 10 hectares ne peuvent faire vivre une personne… 50 ? Peut-être !
Bien que natif d’un des villages du bassin talmondais entouré par l’estuaire et les marais, Jacques Petitgas n’est pas issu d’une famille exploitant des marais. Quand on le questionne sur les motivations profondes qui l’ont poussé à exploiter un marais, il évoque essentiellement comme un devoir de conservation du patrimoine local, de le faire partager (aux touristes) et de le transmettre en l’état aux générations qui suivront. L’un de ces marais est d’ailleurs prêté gracieusement à une association locale (Ostréanie) comme support de découvertes aux groupes de scolaires toute l’année et aux touristes l’été.
La vocation aujourd’hui du marais c’est aussi cette espèce de vitrine pour toute notre région : avoir su préserver au moins cela, quand partout ailleurs l’environnement littoral est malmené.

Interview de René Menanteau

« Maintenir une certaine tradition »

René Menanteau a 61 ans et en retraite. Il a vendu son marais à poissons il y a quelques années. Pourtant, sa maison jouxte le marais du Port de la Guittière et il ne passe pas de jour où il n’y met les pieds. Il a connu sa mère exploiter son marais salant aussi et quand son père est décédé, il a repris le marais à poissons parce que c’était son patrimoine mais également pour maintenir une certaine tradition.

Qu’est-ce qui a changé dans le marais ?
– « Autrefois tout le monde se baladait dans les marais… mais c’est plus le même système que dans le temps parce que, supposons, il y avait trente personnes et puis maintenant.. les touristes viennent à deux cent ou trois cent personnes. Y a des endroits où il faudrait pas aller, c’est le problème des barrières ouvertes… la différence c’est ça. Les gens seraient tous sérieux… surtout les gens avec des chiens ! (…) Dans le temps, les gens mettaient des moules dans les coursons de marais, à la prise d’eau du marais, et puis quelques huîtres. Et puis il y avait des années quand il pleuvait ou quand il y avait un coup de chaleur et bien ça claquait. Ca marchait une année sur cinq ou sur dix. C’était pas toujours régulier. Et au sujet des bossis, les anciens, ils faisaient des fèves et des artichauts, et puis de l’ail, des oignons…et même des patates… ».
Si une chose n’a pas changé, ce sont bien les mouvements d’eau du marais :« Il y a deux marées par mois ; il y a deux morts-d’eau et puis deux marées montantes ; alors là, on baisse le marais à poisson au coefficient, normalement à 65 et puis à 70 ; il rentre de l’eau selon le marais, le temps, la température, les vents… beaucoup de choses et puis quand arrive le coefficient pour qu’il reste une réserve d’eau, normalement à 99, on remet les planches…. Ça fait un courant d’eau, pour naviguer. Et puis après, il y a le mort-d’eau qui dure 8 à 10 jours selon la hauteur des marées… si le temps se met au froid, si le temps se met au gel, et bien normalement, on ne baisse pas les niveaux d’eau ; on les garde pour l’hiver. Et si c’est en plein été c’est le même système, sinon on perd trop d’eau et on ne peut pas récupérer l’eau qu’on a évacuée ».